Extrait de "Place Monge" (Le temps qu'il fait, 2008)

 

1

Paris, 3 mars 1917. À la nuit tombée, un homme traverse la place Monge une mallette de cuir à la main. Il fait froid. La lune éclaire d’une lumière blême la place déserte, les branches figées des platanes, la monumentale caserne de la Garde Républicaine. De haute taille, l’homme est vêtu d’un manteau d’officier au col relevé, coiffé d’un képi. Il s’arrête à l’un des angles de la place et lève les yeux vers les étages d’un immeuble bourgeois. Tous les volets sont clos, mais une faible lumière passe ici et là par les fentes. Cependant, les fenêtres qu’il regarde, au troisième étage, sont entièrement obscures. L’homme reste là un moment, puis il traverse la rue et se dirige vers la haute porte de bois verni, à croisillons de fer forgé, qu’il pousse. Il disparaît dans l’obscurité et la porte se referme sur lui.

Dans l’appartement désert les jours et les nuits sont passés, les mois, les années. C’était un appartement confortable, dans le goût de la Belle Époque. Depuis que l’époque a changé, il s’est replié sur lui-même dans l’attente. La poussière s’est déposée en couche d’abord fine, puis de plus en plus épaisse sur les meubles, les cheminées, les lampes, les bibelots, les pendules. La lumière par les volets clos n’a plus été que celle, variable et diffuse, des saisons, des jours de soleil et de pluie, des jours de neige. Du dehors parvenaient affaiblis les bruits de la rue, les sabots du cheval au passage d’un fiacre, les cris des marchands sur la place, des enfants sur le chemin de l’école. Parfois, une alerte aérienne déchirait la nuit et allumait aux miroirs des éclairs furtifs. Puis l’obscurité et le silence s’établissaient de nouveau. L’appartement retombait dans son enchantement léthargique. Les pendules arrêtées marquaient des heures différentes.

Un bruit, en bas, puis un rai de lumière apparaît sous la porte. Quelqu’un monte l’escalier d’un pas lourd. On suspend son souffle, très loin dans l’avenir. Les pas s’arrêtent sur le palier. Le cliquetis d’un trousseau, la clé qui tourne dans la serrure. La porte s’ouvre et une haute silhouette s’y encadre, se fige sur le seuil. Plusieurs secondes passent. Puis la main trouve sans hésiter le compteur électrique, l’enclenche, et la lumière coule soudain du plafond, éclairant le lieu étrangement familier. L’homme referme la porte derrière lui, se défait de son lourd manteau et l’accroche à l’une des patères de cuivre depuis longtemps dépouillées. Il ignore son reflet dans la glace et entre dans le salon, y fait la lumière, s’immobilise à nouveau, regardant autour de lui. Quelque chose frémit imperceptiblement sous la poussière déposée. Puis il soulève le drap blanc qui recouvre un fauteuil et y laisse tomber son corps fourbu.

Des nuages ont caché la lune et la place est sombre à présent. Les réverbères sont éteints. De toutes les fenêtres de l’immeuble, celles qui tout à l’heure étaient obscures laissent seules filtrer encore quelque lumière. Des pas pressés s’éloignent dans la nuit. La ville se rétracte, mais les noctambules vont à leurs fêtes par les rues désertées. Une cloche sonne onze coups dans le silence, sans doute à l’église Saint-Médard. Puis on n’entend plus que le murmure distrait de la fontaine aux figures de bronze. Les dernières fenêtres s’éteignent et l’immeuble est à présent un bloc noir dont le toit se dessine vaguement sur le ciel moins sombre.

Dans la vallée la nuit est tombée aussi, plus noire, plus ancienne. Il pleut doucement sur les bois, les prés, les vignes. Les lumières sont éteintes aux fenêtres du village. Une maison est au bord de la grand route qui dans toute sa longueur le traverse : maison bourgeoise à portail de fer forgé entre deux piliers de granit. Les volets de l’une des fenêtres de l’étage laissent glisser des lames de lumière jaune. Il est tard et quelqu’un ne dort pas. Parfois un chien aboie dans une cour, une chouette appelle du fond des bois. La pluie piétine légèrement le lourd toit de schistes, les massifs et les allées du jardin obscur, coule sur toutes les petites feuilles des bordures de buis. Onze heures sonnent à l’horloge de la mairie-école, puis à l’horloge de l’église. Très tard la lumière finit par s’éteindre. La nuit est entièrement noire à présent.

 

2

Ma chérie. Je t’écris de chez nous. Je suis arrivé hier soir, j’ai couché ici et je repars ce soir à 8 h. L’appartement est encore froid et humide, malgré le chauffage difficilement rallumé. Le gaz manque et n’a été rétabli qu’en début de matinée, pour quelques heures. L’homme est assis devant le secrétaire. Dans la bouteille, l’encre noire s’est oxydée et a pris des reflets moirés. Il n’a trouvé que ce papier à en-tête aux élégantes volutes, qui lui semble venir d’un autre monde :

A. Benoist
Notaire
16, Place de la République
Angle rue de Boudy
Successeur de Me Marc

Il a inscrit la date à l’emplacement prévu – Paris, le 4 mars 1917 – puis l’heure, soulignée d’un trait ferme : à 11h. La plume court maintenant sur le papier, les lettres se suivent rapidement, penchées en avant, souvent mal formées, pressées. Il lève parfois les yeux vers la fenêtre et le ciel clair d’un matin glacial, mais son esprit est tout à ce qu’il écrit : Je ne finis plus de passer l’inspection de toutes nos pauvres choses, j’ai de la peine à m’en détacher, j’ai occupé une partie de ma matinée à fouiller sans but dans tous les coins, les souvenirs me reviennent en foule de moments très heureux et très malheureux comme je n’en avais jamais eu.

Il a dormi tout habillé, enroulé dans une couverture sur le lit sans draps. Plusieurs fois il s’est réveillé, et les yeux grands ouverts dans le noir, a douté du lieu et du temps, guetté les bruits familiers de l’abri nocturne, le crépitement de la pluie sur le toit de tôle, l’éboulement de la terre dans une flaque, l’appel au loin d’une sentinelle. Puis il replongeait dans de mauvais rêves déchirés de fusées multicolores, de visages hagards, de cris, et se retournait violemment sur son lit de paille. Aux premières lueurs de l’aube glissant par les fentes des volets, il a fait le tour de la chambre irréelle, accrochant un objet, un autre. Ses yeux se sont refermés puis ouverts de nouveau. Sur la commode, des photos sous verre, encadrées de fines ciselures d’argent, le fixaient depuis un monde ancien : un homme au regard clair et plein d’assurance, à la fine moustache, une jeune femme aux lourds cheveux attachés, au sourire d’insouciance : l’élan d’une vie. Il a fini par déplier son corps de la couverture, s’est levé comme d’une tombe, est allé ouvrir les volets. La place est déserte ce dimanche matin, comme la scène d’un théâtre fermé. Les bâtiments semblent des décors sans profondeur. Les arbres sont nus.

La vitre embuée du café ne laisse pénétrer du dehors qu’une lumière trouble. Accoudés au comptoir, deux clients matinaux commentent gravement l’actualité internationale. Des mots flottent dans l’air déjà enfumé : abdication de Nicolas II… paix séparée… Président Wilson… entrer en guerre… Leurs voix sont régulièrement couvertes par le bruit du percolateur. L’homme est assis à une table dans un coin de la salle, devant un bol fumant de café noir. Il aligne des miettes de pain selon différentes figures géométriques, puis les balaye d’un revers de main. Il ne s’attardera pas. Il a hâte de retrouver l’appartement et se sent mal à l’aise, comme déplacé. Il paye et sort dans le froid.

À peine rentré dans l’appartement, il a commencé à errer au hasard comme un naufragé, ouvrant un à un les tiroirs profonds d’une commode à poignées de cuivre, abaissant le panneau du secrétaire aux entrailles de papiers et de photographies, partout plongeant ses mains et fouillant. Devant une grande corbeille d’osier posée à même le parquet, il reste à genoux tout un moment, comme en prière. L’appartement n’a pas été laissé en ordre pour une longue absence, mais quitté simplement pour les vacances. Des bouffées de souvenirs affluent dans l’odeur poignante d’humide et de renfermé. Les ombres des êtres chers circulent librement dans la pièce. Il ne sait plus s’il est heureux ou malheureux. Ou plutôt : il est à la fois et infiniment heureux et malheureux. Tes petits objets de travail manuel dorment dans un coin, il me semble que tu vas rentrer et les prendre. Je t’ai vue souvent les serrer comme ils sont en ce moment ; des choses à Pépé d’autres à moi que j’avais depuis longtemps sont posées un peu partout. C’est triste ! Il n’en finit pas d’inventorier les débris de son bonheur.

Dans la vallée, la pluie et la brume cachent ce matin les collines presque jusqu’en bas. Il fait froid, mais pas assez pour la neige. Une femme en sabots remonte la rue sous un grand parapluie noir, un panier au bras. Elle passe devant le portail et jette un coup d’œil dans la cour. Les volets sont ouverts au rez-de-chaussée de la grande maison, ceux de l’étage sont encore fermés. Au moment où elle passe, la porte d’entrée s’ouvre et un homme sort. Il se tient un instant sous la marquise et regarde le ciel bas au-dessus des toits mouillés. Elle lui adresse un salut en patois auquel il répond de même, en l’appelant par son nom. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, de petite taille, un peu corpulent, au visage rond et avenant. Il rentre et ressort aussitôt avec un parapluie semblable à celui de la femme, l’ouvre et se dirige vers le fond de la cour. Plus tard, alors que la paysanne repasse devant la maison avec son panier plein, les volets de l’une des fenêtres de l’étage viennent d’être rabattus par une jeune femme aux cheveux lâchés qui reste un moment immobile, regardant le grand sapin dont la masse sombre se dresse dans le jardin. Ses yeux semblent fixer quelque chose dans l’épaisseur des branches, ou au-delà. Puis elle referme la fenêtre dont les rideaux ajourés frémissent un peu.

J’ai hâte de m’en aller et malgré moi je reste, je sens bien que je suis attaché par le meilleur de moi-même à tout cela. Quand reviendrons-nous ici, que ce soit bientôt c’est encore ici qu’est véritablement la vie. Avec vous tous, pour vous. L’écriture s’est précipitée dans les dernières lignes, les lettres se bousculent, des mots se soudent, la ponctuation est oubliée. La plume reste finalement en suspend sur le blanc du papier. Il se retourne et regarde la pièce. Tout semble endormi comme dans un conte. Et pourtant tout est vivant dans sa mémoire : la jeune femme, l’enfant ont laissé là leurs traces matérielles, fragiles. Et avec eux quelqu’un qu’il n’est plus, qu’il ne sera jamais plus, quoi qu’il puisse arriver. Il se détourne brusquement, regarde le ciel clair et sans pitié. Il pense à ceux qui sont là-bas et qu’il rejoindra ce soir. Il pense au train de huit heures. Il se dit qu’il ne doit pas causer à sa femme une émotion trop violente. Il se reprend, va à la ligne. Les meubles et la literie n’ont pas de mal du tout, j’ai bien regardé. Il m’est impossible d’ouvrir l’armoire, aujourd’hui je ne peux pas trouver de serrurier et moi-même malgré tous mes efforts je ne suis parvenu à rien.

C’est dans la chambre une grand armoire de bois sombre qui doit contenir encore des vêtements qu’elle n’a pas emportés, les siens et ceux de l’enfant. Dans sa fouille méthodique et désolée, il a voulu l’ouvrir et elle a résisté. La serrure est grippée de n’avoir pas servi depuis longtemps. Il s’est acharné sur la clé à s’en blesser la main, a secoué vainement le panneau de bois. Il a vu dans la glace son visage rougi par l’effort et la rage et s’est arrêté, mesurant l’hostilité sournoise des choses autrefois familières. L’appartement est plein de maléfices. Je cherche depuis un bon moment la clef de la cave sans parvenir à la découvrir. Je vais chercher encore. Elle n’est pas à sa place habituelle derrière la porte, dis moi si tu sais où elle est. Il se sent démuni comme un enfant dont les désirs se heurtent à des portes fermées. Il en appelle à celle qui, de tout temps, sait où est cachée la clé des pauvres trésors. L’armoire, la cave l’attirent comme si elles contenaient, enclose entre les planches issues de très vieilles forêts, enfouie dans la profondeur mystérieuse du sol parisien, l’essence du passé.

Il a ouvert à nouveau plusieurs tiroirs du secrétaire, remuant des papiers, des montres, des étuis à cigarettes, des clés. Inutiles. Il sort finalement un portefeuille de sa veste et en tire trois photos qu’il aligne devant lui comme des cartes : un petit garçon dans une allée de jardin, aux cheveux bouclés, coiffé d’un chapeau à ruban, un bébé nu assis sur une fourrure, la jeune femme de la commode, dans un format réduit. Il les regarde longuement, puis trempe la plume. Je suis un peu ennuyé que Pépé prenne de temps en temps des rhumes, je ne voudrais pas qu’il fût comme moi à un moment donné. Il me tarde bien de venir, je pense qu’il n’y en a plus pour longtemps maintenant. Embrasse pour moi maman et papa. Mes baisers les meilleurs pour vous trois. Jean.

Il a rangé les photos et laissé la lettre ouverte sur la table. Il la postera ce soir à la gare mais peut-être, d’ici là, aura-t-il quelque chose à ajouter. L’appartement est clair à présent. La place est baignée de soleil. Il regarde la pendule de la cheminée, puis tire sa montre : il est midi. Il se lève, enfile son manteau et sort.