Extrait de "La loge de mer" (Le temps qu'il fait, mai 2015)

Hermann était arrivé dans la ville après un long voyage en train de nuit, dormant peu, le plus souvent allongé les yeux ouverts, pensant aux paysages traversés qui amassaient leur épaisseur d’ombre entre hier et demain. Après avoir trouvé un hôtel dans le centre ancien, il était sorti explorer un peu les alentours. Il avait découvert le musée par hasard, s’étant aventuré sous le porche d’un bel hôtel particulier comme il aimait à le faire dans les villes inconnues. L’entrée donnait sur la cour intérieure et il s’était dit qu’il pourrait y passer les moments incertains qui le séparaient du soir. Il n’en attendait aucun plaisir, à peine une distraction passagère. Il ne se doutait pas qu’une peinture exercerait sur lui une aussi inexplicable attraction.

Il avait regardé d’abord distraitement ce retable du XVe siècle où trônaient en gloire Dieu le Père, le Christ en croix et la colombe du Saint Esprit, dans des teintes de brun, de rouge et d’or. Il allait passer lorsque, dans cette partie basse que l’on nomme prédelle, il avait découvert une scène d’une tout autre nature. Au large d’une ville ancienne, un navire à voile blanche luttait dans la tempête. On distinguait les passagers en prière levant leurs visages vers le ciel tourmenté, d’où un personnage vêtu d’or se penchait vers eux pour les bénir. Plusieurs barques rentraient au port, l’une d’elles déjà tirée au sec. Sur le quai, un portefaix passait, courbé sous un ballot, devant deux marchands devisant. Un peu en retrait, un vaste bâtiment aux arcades sculptées, couronné d’une élégante balustrade : une sorte de halle à l’abri de laquelle d’autres marchands traitaient leurs affaires. De l’autre côté du chenal, un petit château défendant l’entrée du port, en avant de la ville dont on apercevait plus loin les maisons serrées, hérissées de clochers et de tourelles. L’horizon était fermé par des collines couvertes de quelques arbres, au sommet desquelles se voyaient encore un château et une tour. Le panneau horizontal était envahi aux deux tiers par le vert profond de la mer s’avançant jusqu’à la blancheur de la ville, sous la longue bande de ciel dont le gris presque noir s’éclaircissait jusqu’au bleu à l’approche de la terre.

S’étant avancé pour mieux voir, Hermann sympathisait avec les voyageurs affrontant la tempête pendant qu’à terre la vie continuait, indifférente à leur péril. La scène lui paraissait plus émouvante que la gloire céleste dont elle n’était pourtant que l’ombre fugace, et s’il devinait l’intention religieuse du peintre, son sentiment le ramenait toujours à ces flots mouvants, à cette ville minérale, au drame qui entre les deux se jouait. Sans doute une si haute protection promettait-elle aux voyageurs de rentrer saufs au port. Le vent gonflait la voile blanche et poussait le navire vers la terre, près de laquelle les rangées de vagues s’abaissaient progressivement. Mais il ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’un vent contraire le repoussât au large, que les prières des petits hommes serrés au creux du navire fussent déçues, le navire peut-être englouti par la profondeur verte et remuante, pendant que les marchands abrités sous les voûtes de la halle continueraient à discuter, livrés au seul souci de leurs affaires. La protection divine, bien que manifestée clairement par la composition du retable, ne lui paraissait pas une garantie suffisante. Finalement, un gardien l’avait tiré de sa rêverie en l’avertissant que le musée allait fermer.